• 14/06/2021

Kim Thúy, au cœur de la forêt urbaine

3 minutes

Dominic Tardif

Dominic Tardif

Kim Thúy
  • © Photos Jocelyn Michel, Consulat

Autrice de plusieurs livres, femme de plusieurs vies, professionnelle de plusieurs métiers, grande voyageuse, Kim Thúy a une passion pour le cœur des villes. Le centre-ville de Montréal ? Tout un monde.

Entrevue

Kim Thúy a l’esprit à ce point papillonnant, semble si incapable de tenir en place, qu’il est difficile de s’imaginer qu’elle a un jour été avocate. L’écrivaine et animatrice en rit elle-même tellement l’austérité associée à la profession tranche avec sa guillerette image publique.

Et pourtant, rien n’est moins vrai : l’autrice de Ru et de Em a passé les premières années de sa vie professionnelle dans les couloirs de la tour CIBC, à Montréal, au cœur du cabinet Stikeman Elliott. « J’étais tout le temps au bureau ! Je mangeais, je dormais, je travaillais, je faisais tout là », se souvient-elle, en s’esclaffant (Kim Thúy termine au moins la moitié de ses phrases en riant).

Elle ajoute avec une étincelle dans les yeux : « Même les histoires de garçons, c’est là que ça se passait. »

Amoureuse de la ville

Devrait-on en déduire que Kim Thúy en a soupé du centre-ville de Montréal ? « Ah non, pas du tout ! Mon rêve, c’est de finir mes jours dans un trois et demi au centre-ville. Je n’ai pas besoin de plus que ça, tellement le centre-ville est riche. Tout est là : les salles de spectacles, les expositions, les restaurants, les cinémas. »

Étudiante, la jeune femme s’assurait chaque session que son horaire était le plus aéré possible le mardi après-midi. « À cette époque-là, les billets étaient à moitié prix le mardi. T’imagines, 3,75 $ le billet ! Je pouvais voir trois films dans un même après-midi en courant d’un cinéma à l’autre. Je rêve au jour où je vais pouvoir refaire ça. »

Stockholm, Tokyo, Paris, New York, Mumbai : la globe-trotter Kim Thúy, dont les livres sont traduits dans une trentaine de langues, a toujours profondément été une urbaine.

Elle acceptait néanmoins récemment d’être reçue en résidence au Centre culturel de Banff, sis en pleine forêt. « J’ai eu tellement peur ! Mais quel humain a osé défier les montagnes comme ça ? Qui a pensé à ça ? », s’exclame-t-elle avec cette souriante exubérance qu’on lui connaît.

« Si tu me mets dans une forêt, je suis perdue. Mais si tu m’amènes dans une forêt de buildings, je retrouve mon chemin, je suis heureuse. » Elle précise : « Tu sais, je suis née dans la mégalopole de Saigon. »

Kim Thúy

En voyage à Montréal

Alors qu’ils habitaient Granby, où ils sont accueillis après avoir fui le Viêt-Nam, les Thúy sont parfois envoyés en mission à Montréal par leur amis, afin d’y cueillir des provisions de riz. « C’était sur le boulevard Saint-Laurent, une épicerie asiatique vers laquelle tous les Vietnamiens convergeaient. Mon père a été un des premiers à avoir une voiture à Granby [parmi la communauté vietnamienne], donc on remplissait de riz le coffre de la Pinto. Montréal, ce n’était pas très loin de Granby, mais pour moi, c’était un grand voyage. On arrivait et je me sentais chez moi dans le chaos de la ville. »

La famille déménagera ensuite dans un petit appartement de Westmount (son père y gérait un dépanneur Perrette), puis à Dollard-des-Ormeaux et dans Saint-Henri (en s’installant près du métro Lionel-Groulx, papa et maman Thúy souhaitaient retenir leur fille à la maison et l’empêcher d’aller vivre en appartement avec des camarades de classe).

Mais les centres-villes du monde, dont celui de Montréal, deviendront rapidement pour la romancière comme un refuge, où il fait bon ne suivre aucun itinéraire et se laisser guider par son instinct, sa curiosité, ses sens. « Partout où il y a des buildings, il y a des ruelles, et ce qu’il y a dans les ruelles, c’est fascinant. Il faut se permettre de se perdre. À Tokyo, tu marches, et soudainement, au milieu de deux gratte-ciels, t’as un cimetière. Ou au milieu des grands magasins, tu tombes sur une petite boutique qui ne peut accueillir que deux clients et qui vend des boîtes d’allumettes. »

La vue à vol d’oiseau

Pas étonnant qu’à Montréal, cette épicurienne nourrisse une affection particulière pour les portes dérobées et les lieux un peu cachés, comme le East Pan-Asiatique (restaurant-bar à l’entrée très discrète, sur la rue Cathcart) et le Café Parvis, en face de l’église unie Saint-James.

Les grandes marches de la Place des Arts, où les estivants aiment se prélasser, comptent parmi les espaces publics préférés de Kim Thúy et sont selon elle la preuve que « quand on conçoit une ville pour les humains, les humains répondent ».

Kim Thúy rêve à un centre-ville dont les joyaux seraient facilement accessibles aux Montréalais de tous les quartiers, afin que tous ces Montréalais s’y sentent chez eux.

« Une ville ne peut pas être vue seulement au niveau du sol. Il faut la voir du point de vue aérien », dit-elle en confiant son souhait que l’observatoire de la Place Ville Marie (situé aux 45et 46étages) puisse être visité gratuitement par tous les citoyens de la métropole. « Si tu veux que les gens aiment quelque chose, t’as pas le choix : il faut passer par l’art, il faut passer par la beauté. »

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